Introduction
Par Pascal St‑Denis
Il nous semble inconcevable de remettre en question l’idée que notre monde extérieur est la cause de nos réactions. Au fil de nos expériences, nous avons développé une manière de penser, et une manière de ressentir les situations, qui nous paraît naturelle. Nous vivons comme si nos réactions étaient justifiées, comme si elles définissaient qui nous sommes, sans jamais examiner le processus de leur formation. Tout comme l’animal défend son territoire, l’être humain protège son identité.
Il est frappant de constater que des événements similaires peuvent déclencher des réactions très différentes d’une personne à l’autre. Un mot, un geste, une situation donnée : l’événement est le même, mais la réponse ne l’est jamais. Nous croyons souvent que les circonstances déterminent notre réaction. Pourtant, ce n’est pas l’événement qui provoque la réponse, mais ce qu’il réveille en nous.
L’événement est ce qu’il est, car il est le même pour tous. Mais ce qui vibre en nous n’est jamais universel. Ce qui vibre, c’est la corde intérieure.
Les expériences que nous vivons façonnent notre identité et influencent nos réactions. Mais d’un point de vue évolutif de la conscience, elles remplissent une fonction différente : elles nous enseignent à nous découvrir. Toute personne qui s’engage dans une démarche consciente s’engage sur la voie qui mène à la connaissance de soi.
« Connais‑toi toi‑même. »
Cette maxime souligne que la connaissance de soi est une condition préalable à la compréhension du monde. Nos perceptions sont limitées, nos idées influencées, nos raisonnements biaisés. Nous ne percevons le réel qu’à travers le filtre de notre propre identité, ce filtre qui altère la réalité sans que nous en soyons conscients.
Comprendre ce phénomène permet de saisir pourquoi certaines situations nous affectent profondément, tandis qu’elles semblent insignifiantes pour d’autres. C’est comprendre pourquoi certaines réactions — émotionnelles, cognitives, comportementales ou liées à nos valeurs — se répètent malgré des circonstances variées.
Au souper, j’ai écouté trois jeunes adultes parler du divorce de leurs parents.
L’adolescente de seize ans dénonçait l’égoïsme du père : la corde de l’abandon vibrait.
L’homme de vingt‑et‑un ans défendait la liberté des parents : sa corde d’oppression réagissait.
La femme de vingt‑trois ans reprochait à la mère de ne pas avoir assez essayé : sa corde de loyauté familiale était pincée.
Trois points de vue, trois univers intérieurs, trois réalités différentes.
Ce simple exemple montre que l’événement est impartial, et que nos réactions révèlent ce qui existe déjà en nous.
Avant même que l’intellect ne s’en mêle, quelque chose se produit en nous : une contraction, une excitation, un malaise, un élan, une tension, une ouverture. Ces sensations sont les premiers signes de nos inclinations profondes : nos désirs, nos craintes, nos valeurs heurtées, nos blessures, nos aspirations. L’événement n’engendre pas le sentiment, la réflexion ou l’impulsion à agir. Il met simplement en évidence l’intensité préexistante.
Puis l’intellect entre en scène. Il cherche un sens, une raison, une explication. Il habille ce qui bouge en nous avec des arguments, des principes, des croyances. L’intellect ne crée pas la réaction : il la structure. C’est pourquoi nous croyons souvent que « c’est à cause de lui », « d’elle », « de ce qui s’est passé ». En réalité, l’intellect arrive après. Il organise le senti, lui donne une forme, une logique, une expression. Mais il ne cause rien.
Ce mécanisme s’applique à tout : émotions, pensées, actions, valeurs, sentiments.
L’événement ne fait qu’activer ce qui est déjà là.
La réaction qu’entraîne un contexte de vie nous appartient. Peu importe qui est responsable de la situation, nous demeurons responsables de la réponse. Cela ne minimise pas la douleur, ne nie pas l’injustice, ne banalise rien. Cela rappelle simplement que la situation est extérieure, et que la réponse appartient à notre état intérieur. Ce n’est pas une faute.
C’est une liberté.
Lorsque nous cessons de croire que l’extérieur nous détermine, quelque chose s’ouvre en nous : un espace de clarté, de choix, de présence. Ce n’est pas l’événement qui nous libère. C’est la manière dont nous apprenons à nous rencontrer à travers lui.
Chaque situation devient un miroir.
Chaque réaction, une information.
Chaque mouvement intérieur, une invitation.
Non pas à devenir parfait, mais à devenir vrai, conscient, libre.
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