Par Pascal St-Denis
Nous avons tendance à considérer nos émotions comme des phénomènes strictement personnels. Une peur serait ma peur, une contrariété ma contrariété, une joie ma joie. Pourtant, si nous adoptons l’hypothèse de la psychologie ésotérique selon laquelle chaque être possède un corps astral (émotionnel) participant à un plan astral beaucoup plus vaste, cette séparation devient moins évidente. Le corps astral ne serait pas un contenant fermé dans lequel chacun conserverait ses émotions. Il serait plutôt un champ individualisé, mais poreux, continuellement mis en rapport avec les autres champs astraux et avec le plan dont il fait partie.
Cette hypothèse permet d’observer autrement quelque chose de très quotidien : l’atmosphère particulière qui finit par s’installer dans une famille, un couple, un groupe ou même une collectivité. Nous disons parfois qu’une maison est lourde, tendue, paisible ou chaleureuse. Ces mots décrivent généralement un ressenti. Mais si ce ressenti correspondait aussi à une véritable qualification du cadre créée progressivement par ceux qui y vivent?
Cinq personnes, cinq corps astraux, un même cadre
Imaginons une famille composée de deux parents et de trois enfants. Cinq personnes vivent quotidiennement sous le même toit. Chacune possède sa propre sensibilité, ses désirs, ses peurs, ses attirances, ses rejets et sa manière particulière de répondre aux situations.
Dans notre hypothèse, cela signifie également cinq corps astraux continuellement en interaction.
Ils ne cessent pas d’être individuels lorsqu’ils entrent dans la maison. Pourtant, ils ne sont pas davantage isolés les uns des autres. Ils réagissent, se rapprochent, se contractent, s’opposent, s’apaisent et se stimulent mutuellement. Une émotion exprimée par l’un trouve une réponse chez l’autre. Cette réponse revient à son tour modifier la première personne. Puis une troisième intervient. Le mouvement se poursuit.
À force de répétition, quelque chose finit par se constituer. Appelons cette tonalité dominante X.
X n’appartient complètement à aucun membre de la famille. Pourtant, chacun contribue à sa formation. Les habitudes émotionnelles répétées, les peurs, les attentes, les conflits non résolus, mais également l’affection, la coopération, la joie et la confiance participent à qualifier progressivement le cadre dans lequel tous évoluent.
Le cadre cesse alors d’être seulement une maison. Il devient un espace de vie qualifié.
Quand le cadre revient agir sur ceux qui l’ont créé
Une mécanique particulière apparaît alors. Les membres de la famille contribuent à créer X, mais ils vivent ensuite quotidiennement à l’intérieur de X.
Le cadre qu’ils qualifient revient donc les conditionner.
Cela ne signifie pas que cinq personnes vivant dans la même maison répondront toutes de la même manière. C’est justement le contraire qui devient intéressant. Chacune rencontre la même tonalité collective avec son propre bagage et sa propre qualité.
Supposons que l’aîné des trois enfants réponde difficilement à X.
Il n’est pas nécessaire qu’une dispute éclate chaque soir. Aucun événement spectaculaire n’est requis. L’enfant peut simplement ressentir qu’il n’est jamais complètement bien dans cette atmosphère. Quelque chose le contracte. Il se retire davantage dans sa chambre, recherche la présence de ses amis, multiplie les activités à l’extérieur ou découvre qu’il respire mieux lorsqu’il est ailleurs.
Son mental trouvera éventuellement des raisons à ce malaise. Certaines seront probablement justes. Mais dans notre hypothèse, la réaction pourrait commencer en amont de l’explication mentale : son corps astral répondrait continuellement à une qualité du cadre avec laquelle il entre difficilement en harmonie.
« À 18 ans, je pars »
On rencontre souvent des enfants qui comptent presque les années avant de pouvoir quitter la maison familiale. De la même manière, certains adultes semblent continuellement trouver une raison de demeurer à l’extérieur du foyer : travail, activités, amis, occupations diverses. Il serait évidemment abusif d’attribuer tous ces comportements à une même cause. Mais dans certains cas, ils pourraient traduire une recherche instinctive d’espace devant un cadre devenu difficile à supporter.
La distance physique devient alors un moyen de réduire l’exposition au cadre.
L’enfant ne se dit pas nécessairement : « Je dois sortir de cette qualification astrale. » Il dit simplement : « À 18 ans, je pars. »
Cette distinction permet également d’éviter une erreur importante. Ne pas répondre harmonieusement au cadre familial ne signifie pas nécessairement ne pas aimer les personnes qui le composent. Un enfant peut aimer profondément ses parents tout en ressentant le besoin de sortir du climat relationnel construit collectivement avec eux.
Il peut donc vouloir quitter le cadre sans vouloir rejeter les êtres.
Cette nuance change profondément notre manière de comprendre certaines ruptures familiales.
Celui qui subit le cadre contribue aussi à le qualifier
L’enfant n’est cependant jamais complètement extérieur au phénomène. C’est là que la mécanique devient plus subtile.
S’il entre chaque jour dans la maison déjà contractée, s’il s’isole, répond avec irritation ou se protège continuellement, sa réponse devient elle-même une nouvelle composante du cadre. Les parents peuvent réagir à cet éloignement par l’inquiétude, le reproche, la colère ou une présence encore plus insistante. Les autres enfants répondent à leur tour. Chacune de ces réactions revient modifier X.
Le cadre agit sur l’enfant, mais l’enfant agit simultanément sur le cadre.
Il devient alors difficile de désigner une seule personne comme étant « le problème ». Celle qui manifeste le plus fortement son malaise n’est pas nécessairement celle qui produit le déséquilibre. Elle peut être celle qui y répond le plus fortement.
Nous retrouvons ici une boucle continuelle : les êtres qualifient le cadre, le cadre conditionne les êtres, leurs réponses requalifient le cadre.
Cette conception permet de dépasser la recherche habituelle d’un coupable. Elle nous invite plutôt à observer une relation dynamique dans laquelle chacun participe, mais où chacun ne participe pas nécessairement de la même manière ni avec la même intensité.
Quitter le cadre ne signifie pas avoir résolu sa réponse
Arrive enfin le jour où l’aîné quitte la maison.
Le soulagement peut être considérable. Cela pourrait indiquer qu’une partie importante de sa tension était effectivement liée au cadre dans lequel il baignait quotidiennement. Mais une question demeure : tout ce que cet enfant a développé en réponse à X disparaît-il lorsqu’il franchit la porte?
Probablement pas.
Pendant des années, certaines manières de réagir ont pu s’installer : se contracter devant certaines attitudes, anticiper un conflit, se retirer, rechercher la distance ou interpréter certaines formes de proximité comme une menace à son espace. Le cadre n’est plus présent, mais certaines réponses qu’il a conditionnées peuvent demeurer.
Un autre couple, une autre famille, un milieu de travail ou un groupe d’amis pourrait alors présenter une tonalité suffisamment semblable pour faire réapparaître une ancienne réponse.
Voilà pourquoi sortir du cadre et se libérer intérieurement de ce que le cadre faisait résonner en soi sont deux choses différentes.
Parfois, sortir physiquement constitue l’action nécessaire. Mais cette sortie n’accomplit pas automatiquement le travail intérieur.
Du cadre familial au cadre collectif
Si cette hypothèse possède une certaine justesse, rien ne nous oblige à l’arrêter à la porte de la maison.
La famille constituerait simplement un exemple facile à observer parce que les interactions y sont nombreuses, répétées et prolongées. Mais des groupes plus vastes pourraient eux aussi acquérir progressivement une certaine qualification : milieu de travail, communauté, société et, à une tout autre échelle, humanité.
Nous retrouvons alors le même principe sous plusieurs dimensions. L’individu contribue au champ dans lequel il vit et ce champ revient continuellement solliciter l’individu.
Une nouvelle dramatique regardée par des millions de personnes pourrait, par exemple, provoquer simultanément de nombreuses réactions de peur, de tristesse ou d’angoisse. Dans l’hypothèse d’un plan astral commun, la question devient alors plus vaste : ressentons-nous uniquement notre réponse personnelle à l’événement, ou cette réponse nous met-elle également en résonance avec une qualité émotionnelle déjà largement alimentée?
La question mérite au moins d’être posée.
La quiétude émotionnelle prend alors un autre sens
La quiétude ne consisterait pas à devenir insensible. Elle ne demanderait pas de regarder la souffrance d’une autre personne avec froideur ni de s’isoler émotionnellement du monde.
Elle pourrait au contraire demander une sensibilité plus consciente.
Je peux percevoir la souffrance sans devoir devenir cette souffrance. Je peux reconnaître la peur sans nécessairement l’alimenter. Je peux aimer quelqu’un sans devoir entrer dans chacune de ses réactions. Je peux être présent sans me dissoudre dans le champ émotionnel qui m’entoure.
Dans cette perspective, la maîtrise émotionnelle ne serait plus seulement une affaire personnelle. Chaque réponse que nous entretenons participerait, à son échelle, à la qualification des cadres dans lesquels nous vivons.
Le cadre nous conditionne, mais ne nous détermine pas. Nous contribuons au cadre, mais nous ne sommes pas condamnés à reproduire sa qualité.
Entre les deux, demeure un espace essentiel : notre capacité de réponse.
C’est peut-être précisément dans cet espace que commence la véritable quiétude émotionnelle.