L’amour : lorsque le cercle commence à s’élargir

Par Pascal St-Denis

Deuxième partie : inclure, coopérer, partager

Dans le premier article, nous avons observé comment l’amour pouvait s’expérimenter à travers trois mouvements : désirer, matérialiser, consommer. Nous désirons ce qui nous attire, nous cherchons à lui donner une place dans notre vie et nous nous nourrissons ensuite de ce que cette relation nous procure.

Cette manière d’aimer n’est pas à rejeter. Elle nous a permis de construire nos relations, nos couples, nos familles, nos amitiés et une grande partie de notre vie personnelle. Elle demeure présente en nous. Mais l’amour est vivant. Et ce qui est vivant cherche à grandir.

Peut-être arrive-t-il ainsi un moment où l’amour, sans abandonner ce qu’il a déjà construit, commence à chercher un espace plus vaste dans lequel s’exprimer. C’est ici que trois autres mots pourraient progressivement prendre davantage de sens : inclure, coopérer, partager.

Le même amour, mais un cercle plus grand

Imaginons une pierre lancée dans l’eau. Au point d’impact apparaît un premier cercle. Puis un deuxième se forme autour de lui, puis un troisième. Le premier cercle ne disparaît pas lorsqu’apparaît le suivant. Il demeure là, mais quelque chose va maintenant plus loin. Notre capacité d’aimer pourrait se développer d’une manière semblable.

Nous commençons par un cercle très proche : nous-mêmes, notre conjoint, nos enfants, notre famille, nos amis. Ces personnes comptent pour nous et nous avons construit avec elles des liens particuliers. Puis, progressivement, d’autres cercles apparaissent.

La communauté, ceux qui partagent certaines de nos valeurs, notre culture, notre peuple. Et si le mouvement continue, le cercle rencontre ceux qui sont différents de nous : une autre culture, une autre religion, une autre situation économique, une autre pensée politique, une autre manière de vivre. Les cercles commencent alors à se toucher. Et peut-être est-ce précisément là que l’amour arrive devant l’une de ses grandes transitions.

Inclure : aimer sans nécessairement ressentir

Lorsque nous parlons d’amour, nous pensons presque spontanément à un sentiment. Nous aimons une personne parce que nous ressentons de l’affection pour elle. Elle nous touche, nous attire ou compte profondément pour nous.

Mais comment aimer l’humanité entière de cette manière? Nous ne pouvons évidemment pas ressentir pour chaque être humain ce que nous ressentons pour notre conjoint, nos enfants ou nos amis. Peut-être est-ce parce que l’amour, en s’élargissant, devient progressivement autre chose qu’un sentiment.

Inclure ne demande pas nécessairement de ressentir de l’affection. Je peux rencontrer une personne dont je ne partage ni les idées, ni la religion, ni la culture, ni même certaines valeurs, et pourtant reconnaître qu’elle appartient, comme moi, à une même humanité.

L’amour commencerait alors à devenir une reconnaissance consciente : chaque personne, chaque nation vit une part de l’expérience humaine, et toutes ces expériences forment un tout. Dans cette perspective, reconnaître l’universalité de la Vie, ce serait découvrir que mon propre cercle appartient déjà à cet ensemble. Je n’ai pas besoin que l’autre me ressemble pour reconnaître qu’il en fait partie, comme moi.

Cette distinction change beaucoup de choses. Dans le premier triangle, ce que j’aimais, je cherchais naturellement à le rapprocher de moi. Avec inclure, je n’ai plus nécessairement besoin de faire mien ce que je reconnais : je lui reconnais une place, même en dehors de mon cadre de vie. Le changement ne porterait donc pas sur l’abandon de mes liens, mais sur ma capacité à reconnaître aussi ceux qui n’en font pas partie. Et chaque fois que cette reconnaissance s’élargit, un nouveau cercle peut apparaître.

Coopérer : donner un cadre à l’inclusion

Mais reconnaître l’autre ne suffit pas. Nous pouvons affirmer que tous les êtres humains ont leur place et continuer à vivre dans des structures où chacun défend essentiellement son propre cercle. Il faut donc que l’inclusion trouve une forme concrète.

C’est ici qu’apparaît coopérer. Dans cette nouvelle triplicité, c’est-à-dire cet ensemble de trois mouvements, la coopération occupe le centre : elle relie l’intention d’inclure à la possibilité de partager. Elle donne un cadre concret à l’inclusion, un espace où nous pouvons agir ensemble plutôt que simplement reconnaître la place de l’autre.

Coopérer ne signifie pas devenir identiques ni abandonner nos différences. Deux personnes peuvent coopérer sans penser de la même manière. Deux peuples peuvent coopérer sans perdre leur culture. Deux groupes peuvent poursuivre des intérêts différents tout en reconnaissant qu’un objectif commun exige leur participation.

La coopération construit donc un espace où les différences peuvent entrer en relation sans nécessairement devoir disparaître. Et la qualité de cet espace dépend encore de notre conscience.

Plus notre inclusion demeure étroite, plus notre coopération risque de se limiter à ceux qui nous ressemblent ou à ceux dont nous avons besoin. Mais plus le cercle s’élargit, plus la coopération peut elle aussi commencer à dépasser nos frontières habituelles.

Partager : le fruit visible

Si l’inclusion constitue l’impulsion et la coopération le cadre, le partage rend visible la manière dont ces deux mouvements se concrétisent. Nous partageons plus spontanément avec ceux que nous reconnaissons comme faisant partie de notre cercle. Mais le mouvement peut aussi commencer dans l’autre sens : partager avec quelqu’un peut nous apprendre à lui reconnaître une place.

Nous partageons déjà énormément dans nos petits cercles. Dans une famille, nous partageons un espace, du temps, des ressources et des responsabilités. Dans une communauté, nous partageons des services, des infrastructures et certaines valeurs communes.

Le partage existe donc déjà. La véritable question serait plutôt : jusqu’où sommes-nous capables de l’étendre? Car partager ne signifie pas nécessairement tout donner ni supprimer la responsabilité individuelle. Il signifie reconnaître qu’une partie de ce que nous possédons, savons ou sommes devenus peut contribuer à quelque chose de plus vaste que nous-mêmes.

Et lorsque le partage devient réel, quelque chose d’intéressant se produit : il nous met en contact avec d’autres personnes, d’autres réalités et d’autres besoins. Notre cercle peut alors s’élargir encore.

Inclure conduit à coopérer. Coopérer rend le partage possible. Et partager peut nous apprendre à inclure davantage. Le deuxième triangle devient lui aussi une boucle.

« Aimez-vous les uns les autres »

Peut-être pouvons-nous alors entendre autrement cette parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. » Nous l’avons souvent comprise à travers le sentiment : avoir de l’affection, être bon, être charitable, ne pas faire de mal. Mais si l’amour évolue, cette parole pourrait porter une exigence beaucoup plus vaste.

Aimez-vous les uns les autres pourrait aussi nous inviter à reconnaître l’autre comme faisant partie d’une même Vie, à construire des formes de coopération qui rendent cette reconnaissance possible et à accepter que ce qui est disponible puisse être davantage partagé. Inclure. Coopérer. Partager.

Nous n’aurions alors pas à ressentir la même émotion envers tous. Nous aurions plutôt à élargir progressivement notre conscience jusqu’à ce que l’existence de l’autre compte elle aussi dans notre manière de penser, de choisir et d’agir. L’amour ne perd pas le sentiment. Il le dépasse progressivement sans le renier.

Lorsque les cercles se rencontrent

Revenons à notre pierre lancée dans l’eau. Un cercle devient deux, puis trois. Ils s’élargissent. Mais imaginons maintenant plusieurs pierres tombant à différents endroits. Leurs cercles finissent par se rencontrer, se chevaucher et se traverser.

Notre monde ressemble peut-être de plus en plus à cela. Nos économies se rencontrent. Nos cultures se rencontrent. Les religions coexistent. Les décisions politiques d’un endroit peuvent avoir des conséquences ailleurs. Et le soin de la planète dépasse nécessairement les frontières que nous avons tracées.

Nos cercles sont déjà en contact. La question est peut-être de savoir si notre conscience a suffisamment grandi pour reconnaître cette réalité. Ce qui fonctionnait lorsque les cercles pouvaient vivre relativement séparés devient plus difficile lorsque leurs frontières se rencontrent continuellement.

Peut-être est-ce l’un des signes que l’amour arrive lui-même à un point de transition. Non parce que nous devons cesser d’aimer notre conjoint, nos enfants, notre famille, notre communauté ou notre peuple. Le premier cercle demeure. Mais un autre cercle cherche peut-être maintenant à grandir autour de lui.

Le renouveau commence près de nous

Devant les problèmes du monde, nous pouvons facilement avoir l’impression que tout cela nous dépasse. Pourtant, le mouvement d’inclusion commence très près.

Qui est-ce que j’exclus spontanément de mon cercle? Avec qui suis-je incapable de coopérer simplement parce qu’il pense autrement? Jusqu’où suis-je disposé à partager? Est-ce que la différence menace nécessairement mon identité ou peut-elle trouver une place à côté d’elle?

Il ne s’agit pas de résoudre individuellement les problèmes de l’humanité. Il s’agit peut-être d’observer la direction que prend notre propre conscience. Le premier cercle n’a pas besoin de disparaître. Comme les ondulations sur l’eau, il peut simplement être rejoint par un cercle plus vaste, puis par un autre encore.

Et lorsque nous regardons les divisions religieuses, culturelles, économiques et politiques, les conflits entre les peuples et la difficulté que nous éprouvons à prendre soin ensemble de la planète, une question finit naturellement par se poser :

Et si le renouveau que nous cherchons commençait justement là : apprendre progressivement à inclure davantage, à mieux coopérer et à partager plus justement?

Peut-être découvririons-nous alors que « Aimez-vous les uns les autres » n’est pas seulement une invitation à ressentir davantage d’amour. C’est peut-être aussi une invitation à agrandir continuellement le cercle dans lequel nous sommes capables de le vivre.


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