LA QUIÉTUDE ÉMOTIONNELLE

Par Pascal St-Denis

La quiétude émotionnelle attire immédiatement notre attention sur notre monde d’émotions et de désirs. Nous sommes des êtres sensibles et cette sensibilité évolue avec la conscience. Au départ, elle répond largement aux influences de l’environnement. Puis, à mesure que le soi personnel se développe, nos désirs, nos attentes, nos valeurs et notre manière de penser prennent davantage de place dans la façon dont nous recevons et interprétons ce qui nous impressionne. Avec le temps, une autre influence commence progressivement à se faire sentir : celle de l’âme.

A.A. Bailey compare le monde émotionnel à un grand réflecteur qui emprunte couleur et mouvement à ce qui l’impressionne. Cette image permet de saisir le sens profond de la quiétude : il ne s’agit pas de devenir moins sensible, mais de rendre progressivement ce réflecteur plus calme et plus clair afin que ce qui nous impressionne soit moins déformé par nos désirs, nos peurs, nos attentes et nos attachements. Le calme, la sérénité, la tranquillité, l’apaisement et la limpidité témoignent alors d’une sensibilité qui se raffine.

La quiétude ne doit donc pas être confondue avec l’indifférence. Se couper d’un désir ou refuser une émotion ne signifie pas l’avoir transformé. Une énergie repoussée peut continuer d’agir sous une autre forme. L’évolution demande plutôt un travail de transformation et de réorientation de ce qui nous habite.

Les trois grandes étapes de la sensibilité

Nous pouvons observer cette transformation à travers trois grandes influences qui prennent successivement davantage de place : l’environnement, le soi personnel et finalement l’âme. Le processus demeure toujours le même : nous recevons une impression, quelque chose en nous entre en résonance avec elle et nous en produisons une manifestation. Ce qui évolue, c’est principalement ce qui gouverne cette résonance.

1. Lorsque l’environnement dirige

Dans les premières étapes, l’être est principalement sensible à son environnement. Les personnes qu’il côtoie, les circonstances qu’il rencontre et les conditions dans lesquelles il vit exercent une influence importante sur son monde émotionnel. L’expérience provoque attraction ou répulsion, satisfaction ou insatisfaction, sécurité ou peur. La réaction dépend donc fortement de ce qui se produit autour de lui.

À ce stade, l’impression provient principalement de l’environnement et la manifestation prend largement la forme d’une réaction à celui-ci. La vie intérieure existe déjà, mais elle n’a pas encore acquis suffisamment d’autonomie pour devenir le principal point de référence. L’environnement demeure en grande partie le maître qui influence la sensibilité.

2. Lorsque le soi personnel prend la direction

Avec le développement de la conscience individuelle, le rapport change. L’environnement continue de nous impressionner, mais il n’est plus seul à déterminer notre réponse. Le soi personnel développe ses désirs, ses valeurs, ses attentes, ses ambitions et sa manière de penser. L’impression extérieure passe désormais par cette structure intérieure avant de devenir manifestation. L’environnement fournit encore une grande partie des impressions, mais le soi personnel devient progressivement le maître de la résonance.

Cette étape contribue fortement à l’individualisation, mais elle ouvre également un vaste monde de désirs et d’attentes. Je veux être aimé, reconnu, respecté. Je veux réussir, posséder ou occuper une certaine place. Lorsque ces attentes ne sont pas satisfaites, la réaction émotionnelle peut devenir intense.

Cette dépendance à la reconnaissance extérieure permet de distinguer le désir d’être de l’état d’être : ce que nous souhaitons être ne correspond pas toujours à ce que nous avons réellement intégré et manifestons déjà. Tant que nous cherchons principalement dans l’environnement la confirmation de ce que nous désirons être, notre stabilité émotionnelle reste fortement dépendante de ses réponses. À mesure que nous manifestons davantage ce que nous avons réellement intégré, le besoin d’obtenir constamment cette confirmation extérieure tend à diminuer.

3. Lorsque la sensibilité à l’âme s’éveille

Une troisième influence peut éventuellement commencer à se faire sentir : celle de l’âme. Il ne s’agit pas simplement de nous tourner vers notre monde intérieur, puisque les désirs, les attentes et les pensées du soi personnel en font déjà partie. Notre attention, jusque-là fortement sollicitée par l’environnement et les exigences du soi personnel, devient progressivement sensible à des impressions de l’âme qui peuvent nous orienter autrement.

Cette nouvelle sensibilité modifie notre manière de nous observer. Nous ne cherchons plus seulement à satisfaire ou à justifier ce que nous ressentons. Nous commençons à interroger nos réactions : pourquoi cette situation m’atteint-elle autant? Pourquoi ai-je tellement besoin de cette reconnaissance? Pourquoi cette personne provoque-t-elle cette réaction en moi?

Ce déplacement modifie aussi notre regard sur les autres. Nous ne cherchons plus seulement à comprendre ce qu’ils font, mais progressivement ce qui les fait agir. Nous essayons de percevoir derrière le comportement manifesté les motifs, les difficultés ou les forces qui peuvent l’animer. Notre regard commence ainsi à se déplacer de l’apparence vers les causes.

Une évolution faite de chevauchements

Ces trois étapes ne constituent pas des cases séparées. L’environnement ne cesse pas subitement de nous influencer parce que le soi personnel s’affirme, pas plus que celui-ci ne disparaît lorsque nous devenons sensibles à l’âme. Il existe entre ces grandes étapes d’innombrables paliers d’intégration.

Nous pouvons donc imaginer une longue progression : l’environnement est d’abord très puissant et le soi personnel encore faible; progressivement, le second gagne de l’influence; puis la sensibilité à l’âme commence à apparaître alors que le soi personnel demeure encore très présent. Suivant les circonstances, une personne peut manifester beaucoup de quiétude dans un domaine de sa vie et redevenir fortement réactive dans un autre.

L’intégration d’une qualité se révèle justement dans notre capacité à la maintenir lorsque la tension augmente. La quiétude émotionnelle n’est donc jamais simplement acquise ou absente. Elle se construit progressivement à mesure que change ce qui gouverne notre sensibilité.

Une transformation de toute la personnalité

À mesure que change ce qui gouverne notre sensibilité, notre façon d’agir, de ressentir et de penser se transforme également. Sur le plan physique, la recherche de quiétude peut nous amener à modérer certains excès et à transformer des habitudes destructrices liées à nos désirs. Sur le plan émotif, le travail touche plus directement les désirs, les attentes, les attachements et les valeurs auxquels le soi personnel associe sa sécurité, ses plaisirs et ses satisfactions. Sur le plan mental, il s’agit de reconnaître comment le désir peut orienter la pensée vers ce qui le satisfait, puis de rendre celle-ci plus disponible à une perception élargie. Ainsi comprise, la quiétude n’est ni froideur, ni passivité, ni retrait de la vie. L’être ne ressent pas nécessairement moins. Il devient sensible autrement.

Comment accomplir tout ceci?

Comprendre ce processus est une chose; le reconnaître dans notre quotidien en est une autre. Le premier travail consiste probablement à observer ce qui nous impressionne et surtout ce avec quoi nous entrons en résonance. Quels désirs reviennent constamment? Quelles attentes provoquent nos plus grandes déceptions? Dans quelles circonstances la peur, l’inquiétude, le découragement ou le besoin de reconnaissance prennent-ils facilement la direction?

Cette observation peut se poursuivre par une attention régulière aux désirs, aux motifs et aux souhaits qui nous traversent, par une recherche du contact avec l’âme et par des périodes consacrées à calmer le monde émotionnel. Une introspection réelle et organisée permet également de rechercher nos tendances profondes et de reconnaître le point où nous cédons le plus facilement.

L’objectif n’est pas de combattre nos émotions. Chaque réaction peut plutôt devenir une information sur notre niveau actuel d’intégration. Au lieu de nous demander uniquement comment faire disparaître ce que nous ressentons, nous pouvons nous demander : pourquoi cette impression produit-elle une telle résonance en moi?

C’est dans cet espace entre le monde de l’impression et celui de la manifestation que se trouve une possibilité de transformation. Peu à peu, nous pouvons reconnaître si notre réponse est principalement dictée par l’environnement, par les exigences du soi personnel ou par une sensibilité à l’âme qui cherche à nous orienter autrement.


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