Par Pascal St‑Denis
J’amorce cet article à partir d’une simple métaphore. Imaginez un long couloir séparé en son centre par une porte. D’un côté se trouve le passé, avec tout ce que nous avons vécu, appris, transmis, oublié, répété. Ce passé n’est pas un décor immobile : il nous accompagne et nous conduit, jour après jour, inévitablement devant cette porte.
La porte
Cette porte représente le moment présent, le lieu où se font les choix. Nous y arrivons toujours avec le bagage de notre passé : les expériences qui nous ont soutenus, celles qui nous ont éclairés, et celles qui nous ont perturbés au point de nous obliger à revenir en arrière pour retrouver une harmonie intérieure.
Au‑delà de cette porte s’ouvre le couloir du futur, un espace encore invisible où de nouvelles expériences nous attendent, façonnées par les choix que nous avons faits en traversant ce seuil. Vivre le moment présent, ce n’est pas oublier le passé ou ne pas penser au futur. Vivre le moment présent, c’est reconnaître ce seuil où une prise de conscience peut réorienter nos choix et donner forme au futur qui s’ouvre devant nous.
Le passé
Le couloir du passé est une mémoire vivante, une résonance qui nous colle à la peau. Le passé n’est pas un poids. Il est fait d’expériences de toutes sortes : de joies et de chagrins, de succès et de revers, de bien‑être et de souffrance, d’attachements et de pertes.
Certaines de ces expériences nous soutiennent : elles nous donnent un élan naturel vers l’avant. D’autres nous éclairent et nous aident à comprendre ce qui se présente. Certaines nous perturbent et nous ramènent vers un point du couloir où quelque chose n’est pas encore harmonisé.
Dans ces moments‑là, on a l’impression de revenir en arrière. Mais ce retour n’est pas une régression : c’est une tentative de la vie de réaccorder une dissonance, de réparer un point fragile, de retrouver une cohérence intérieure, car la qualité des choix qui se présentent à la porte en dépend.
Ainsi, lorsque nous arrivons à la porte — ce moment précis du présent — nous n’y arrivons jamais seuls. Nous y arrivons avec tout ce qui, dans notre passé, cherche encore son point d’équilibre.
La porte est un seuil vivant où le passé rencontre ce que nous sommes en train de devenir. Un moment où quelque chose en nous hésite : continuer selon ce que nous connaissons déjà, ou orienter autrement notre mouvement. Cette porte n’apparaît pas une seule fois dans une vie. Elle est là chaque jour, chaque heure, chaque seconde.
Le présent n’est pas un refuge. C’est l’instant où quelque chose peut s’orienter autrement, car ce qui appartient au passé ne peut plus être modifié et ce qui appartient au futur n’est pas encore accessible. Seul l’instant présent permet une véritable orientation.
Le futur
Le futur est un espace qui se crée au moment du passage. Il n’est pas un destin déjà écrit. Il n’est pas séparé du présent : il commence exactement au moment où nous franchissons la porte. Le couloir du futur se forme à partir de deux forces : les vibrations du passé qui nous accompagnent et les choix que nous faisons au présent. Nous pouvons imaginer le futur, mais ce qui advient réellement dépend de l’orientation prise au présent. Le futur n’est pas une projection : il est une direction. Il peut s’ouvrir vers plus de clarté ou se refermer dans la confusion. Il peut amplifier nos peurs ou révéler nos maturités. Il peut prolonger nos automatismes ou laisser émerger une autre manière d’être. Rien n’est décidé : tout dépend du passage.
Chaque personne avance dans son propre couloir et fait face à ses propres choix. Ces choix ne sont jamais abstraits. Ils se jouent dans les petits gestes : reconnaître un automatisme, interrompre une répétition, écouter un élan, laisser entrer un peu plus de lucidité, répondre avec clarté plutôt qu’avec réflexe, prendre le temps d’une remise en question.
Chaque choix nous fait franchir la porte et dessine notre futur. Chaque fois que nous retombons dans nos anciens réflexes, nous revenons simplement devant la porte — sans faute, sans retard, sans échec. La porte n’est pas un jugement : elle est une possibilité. C’est dans ces passages individuels, discrets et répétés, que se construit notre propre futur.
Le passage vers le collectif : quand les couloirs se rejoignent
À première vue, nos choix semblent personnels, intimes, presque insignifiants dans leur impact. Mais ils ne le sont jamais vraiment. Chaque couloir individuel modifie légèrement notre manière d’être, de comprendre, d’entrer en relation. Ces modifications minuscules, répétées à l’échelle de millions de personnes, créent un mouvement collectif.
Le couloir de l’humanité n’est rien d’autre que la somme des couloirs que chacun traverse. Le futur collectif se forme à partir des passages individuels. C’est ici que les deux mouvements se rejoignent : l’individu franchit sa porte, et l’humanité avance.
Le mouvement de l’humanité : un seuil civilisationnel
L’humanité entière avance elle aussi dans un long couloir. Elle porte en elle les traces de tout ce qu’elle a traversé : les millénaires de survie, les grandes structures, les récits fondateurs, les périodes d’ombre, les élans de création, les découvertes qui ont ouvert des horizons. Ce passé collectif résonne encore dans nos manières de vivre, de penser, de craindre, d’espérer.
Aujourd’hui, l’humanité se trouve devant une porte qui décidera de son futur. On sent que les anciens repères ne suffisent plus, que les anciennes certitudes se fissurent, que les anciennes protections ne protègent plus vraiment. On sent aussi que quelque chose cherche à naître : une manière différente d’être ensemble, de se comprendre, d’habiter le monde.
Le futur collectif n’est pas encore formé, mais il se décide à chaque instant du présent. Il apparaît comme un couloir obscur, qui nous fait frémir, mais que nos choix peuvent éclairer. Il pourrait s’ouvrir vers plus de lucidité ou se refermer dans la peur. Il pourrait prolonger nos automatismes ou laisser émerger une autre qualité de présence.
Le futur de l’humanité dépend de la manière dont nous franchissons cette porte. Et cette porte ne s’ouvre pas par décret, par idéologie ou par volonté abstraite. Elle s’ouvre par les passages individuels. L’humanité avance parce que chacun avance.
Pour conclure
Le monde de demain commence ici. Le passé nous conduit à la porte. Le présent nous demande d’ouvrir cette porte pour définir ce que sera notre futur. Nous ne sommes jamais enfermés dans le passé. Nous ne sommes jamais déjà dans le futur. Nous sommes toujours devant la porte. Et c’est dans ce seuil répété, discret, constant que se joue le monde de demain.
Pascal very good it makes me think live in the present and. Be open in front of the door