Article 1 — Je suis fait comme ça

Par Pascal St‑Denis

Notre façon de penser et de percevoir les événements s’est développée au fil du temps, tout comme notre manière de réagir. Cette réactivité semble être une seconde nature, comme si elle faisait partie intégrante de notre identité. Nous nous défendons, nous nous contractons, nous prenons tout personnel, non pas parce que c’est inhérent à notre être, mais parce que notre expérience de vie nous a façonnés ainsi. Cette identité réactive est si ancrée en nous qu’elle est rarement remise en question.

Que la situation soit dangereuse ou ordinaire, elle déclenche toujours une réaction instantanée, un mouvement intérieur, une vibration. La différence ne réside pas dans la nature de l’événement, mais dans l’intensité de la réponse qu’il éveille. Ce qui distingue les gens, ce n’est pas la situation elle‑même, mais la corde qui vibre en eux.

Après que l’instant ait passé, seule la mémoire de l’événement persiste. Il ne s’agit pas d’un simple souvenir, mais plutôt de la résurgence de son impact émotionnel profond. Cette empreinte ne provient pas du monde extérieur, mais de notre cordon intérieur, qui tisse l’histoire de notre vulnérabilité. C’est la raison pour laquelle une même situation peut susciter des réponses qui diffèrent d’une personne à l’autre. L’événement est ce qu’il est, car il est le même pour tous. Mais ce qui vibre en nous n’est jamais universel. Ce qui vibre, c’est la corde.

J’ai une amie qui, à quarante ans, s’est retrouvée coincée dans un embouteillage sur un pont à la suite d’un accident. Elle n’a pas été blessée, elle n’a pas été en danger, elle était simplement immobilisée dans la circulation. Pourtant, ce jour‑là, une angoisse irrationnelle l’a submergée. Depuis, elle ne peut plus emprunter un pont ou un tunnel, planifiant soigneusement ses itinéraires pour les éviter, même si cela prolonge considérablement son trajet. Les ponts, les tunnels ne sont pas dangereux, mais l’angoisse persiste. Ce qui tremble en elle n’est pas l’événement, mais la corde qui a vibré ce jour‑là. Une corde qui, une fois pincée, a donné à chaque pont une intensité qui n’appartient qu’à elle.

Pour mieux comprendre cette mécanique, prenons l’exemple d’une personne qui me racontait qu’à dix ans, le sentiment d’être rejetée a tendu une corde qui, une fois tendue, a créé une sensibilité particulière. Dès qu’une situation portait une vibration semblable, même subtile, même imprécise, même imaginaire, la corde réagissait comme si le rejet était réel. Une remarque anodine, un silence, un regard, une absence de réponse, une comparaison, une déception… tout ce qui touchait de près ou de loin cette vibration ajoutait à cette tension. Et cette tension, répétée, accumulée, renforcée, a fini par créer une réaction réflexe.

C’est à ce moment que s’est installé ce qu’on pourrait appeler la peur de l’autre. Non pas la peur de la personne devant elle, mais la peur de revivre, à travers l’autre, la vibration du rejet. Une peur discrète, diffuse, qui s’est glissée dans sa manière de percevoir le monde.

Ce développement identitaire n’est pas mauvais. Il n’est pas un défaut. Il n’est pas une erreur. Il est simplement le résultat de son histoire. Chaque fois qu’un événement l’a blessée, la corde du rejet s’est tendue un peu plus. Chaque fois qu’une situation a porté la même vibration, la peur de l’autre s’est renforcée. Elle a commencé à douter d’elle‑même, à redouter la critique, à craindre de déplaire, à hésiter à se montrer, à se retenir de s’exposer. Elle ne fuyait pas l’autre : elle fuyait la vibration que l’autre pouvait réveiller.

Lorsque la vie pince l’une de ces cordes, la vibration remonte à la surface. L’énergie se manifeste. La réaction apparaît. Et elle croit que cette réaction vient de l’événement. Elle croit que c’est l’extérieur qui la fait réagir. Elle croit que c’est le monde qui la contrarie. Mais ce n’est pas vrai. L’événement est ce qu’il est, et parfois il est même injuste ou inacceptable. Mais l’intensité de la douleur, elle, appartient à la corde intérieure. L’événement ne fait que révéler cet aspect qui l’habite. La réaction n’est pas une création du présent : elle est la mémoire du passé qui se réactive.

Et cette mémoire peut prendre plusieurs formes. Parfois, elle se transforme en une colère qui hurle. Parfois, elle coupe violemment les ponts. Parfois, elle déborde la capacité intérieure et entraîne des gestes incompréhensibles qui n’appartiennent pas au moment, mais à toute l’histoire qui a précédé. Une intensité qui n’appartient pas à l’événement, mais à la mémoire — une intensité qu’elle n’est plus capable de maîtriser.

Tout comme elle, nous ne reconnaissons pas toujours la source de nos réactions. C’est le malaise qui prend tout l’espace, et l’identification de la véritable source ne vient que lorsque nous apprenons à nous interroger. Nous n’avons jamais appris à regarder la corde. Notre attention se fixe sur l’événement, absorbée par la recherche d’une cause, d’un coupable, d’une explication. Nous croyons que notre réaction est logique, qu’elle est justifiée, qu’elle est normale. Nous ne voyons pas que nous protégeons une image fragile de nous‑mêmes, construite pour survivre, qui se sent menacée dès que la corde intérieure se met à vibrer. L’identité construite ne protège pas seulement une réaction : elle protège une identité. Et tant que cette identité se défend, la dualité persiste.

La première étape pour dissoudre cette dualité n’est pas de faire taire l’événement, ni de corriger l’autre, ni de se blinder contre la vie. La première étape consiste simplement à s’asseoir un instant, en silence, pour écouter la corde vibrer. Non pas pour la juger, mais pour la reconnaître. Non pas pour la fuir, mais pour la voir. Car c’est dans cette reconnaissance que commence la transformation. Lorsque vous réalisez qu’une corde vous habite et qu’elle assombrit votre vie, ce n’est pas elle qu’il faut combattre : c’est l’espace intérieur qu’il faut libérer, afin que ce qui est emprisonné puisse enfin respirer.

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